Réflexions et propositions pour des protections commerciales pour l'Europe
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Entretien de Jean-Luc Gréau au supplément économie du Monde, édition du 27 janvier 2009.
Selon la plupart des économistes, le protectionnisme a accéléré la Grande Dépression des années 1930. Vous affirmez pourtant que le protectionnisme peut être favorable à la croissance. Comment ?
Jean-Luc Gréau : Des barrières douanières pertinentes protègent de la dévalorisation du travail, qui s'est largement répandue avec la globalisation de l'économie. Le poids des pays émergents dans un contexte de libre-échange mondial a été déterminant dans la déflation salariale.
Or, la croissance ne peut pas tenir durablement sur la base d'une sous-rémunération du travail. Le travail, comme le disaient aussi bien John Maynard Keynes, Karl Marx que Joseph Schumpeter, est "le" facteur de production. S'il est sous-rémunéré, la demande ne peut plus apparaître sur le marché.
C'est la raison pour laquelle l'endettement des ménages s'est tant développé aux Etats-Unis, mais aussi au Royaume-Uni, au Pays-Bas, en Espagne, en Hongrie et même en Corée du Sud. Ce qui a créé artificiellement une demande qui, avec la crise financière, a fait long feu.
Le retour de la croissance doit passer par une revalorisation du travail, qu'un système de protections commerciales rendra possible. Des barrières douanières permettraient de contrôler les échanges de marchandises et de services, au niveau continental, en Europe, par exemple, afin de ne faciliter le commerce qu'aux pays dont les conditions sociales voire environnementales sont comparables aux nôtres.
Quand il y a une barrière douanière déterminée en fonction de l'écart de rémunération pour un même type de travail et une même productivité, on limite le dumping social et on soutient la demande interne. Il y a quelques mois, les exportations représentaient encore 45 % du produit intérieur brut (PIB) de la Chine. Pour un pays de plus de 1 milliard d'habitants, c'est tout à fait anormal.
Pourquoi le protectionnisme ne provoquerait-il pas les mêmes effets néfastes que dans les années 1930 ?
A l'époque, les deux tiers du commerce international étaient représentés par les matières premières - énergie, produits agricoles. Depuis, la structure du commerce international s'est inversée : à la fin des "trente glorieuses", les deux tiers du commerce mondial concernaient les produits manufacturés.
La question du protectionnisme ne se pose pas pour la plupart des produits primaires ni pour les biens d'équipement. Les Etats ne vont pas en limiter le négoce, ils en ont tous besoin. En revanche, la protection doit s'appliquer aux produits manufacturés et aux services intellectuels. Il ne s'agit pas d'instaurer un protectionnisme comme celui mis en place dans les années 1930, mais de renforcer sélectivement la protection commerciale à l'aide de nouveaux droits de douane.
Cela ne risque-t-il pas de conduire à un repli sur les territoires nationaux ?
La protection commerciale ne ferme pas les frontières. Elle maintient la libre circulation des investissements productifs - et donc la possibilité de conquérir des parts du marché mondial -, mais aussi celle du savoir et du savoir-faire, qui a permis un rattrapage accéléré dans de nombreux pays.
Cette protection a, en revanche, l'avantage d'empêcher la dévalorisation du travail, de rapprocher la production de marchandises de la demande à l'échelon territorial, et de permettre un meilleur contrôle de la qualité des produits. Nous serons d'autant plus attractifs que nous aurons une protection intelligente.
Comment qualifieriez-vous les plans de sauvetage au secteur automobile, par exemple ?
Ce n'est pas du protectionnisme, ce sont des mesures de sauvegarde, des réflexes de bon sens. Pour toutes les productions que nous savons faire, il ne faut pas encourager les délocalisations. Mais si la croissance ne redémarre pas rapidement, on peut s'attendre, à moyen terme, à des mesures protectionnistes préjudiciables.
Vous faites référence aux récentes mesures de rétorsion américaines ?
Oui. Les récentes hausses de droits de douane décidées par les Etats-Unis à l'encontre des produits européens comme le roquefort, les châtaignes ou autres eaux minérales, c'est du protectionnisme au sens primaire du terme. C'est un acte politique qui doit être contré par le dialogue. Les Américains savent pertinemment que l'Union européenne peut prendre des mesures de rétorsion : elle représente près de 490 millions d'habitants, un PIB supérieur à celui des Etats-Unis, avec un éventail de production et un marché énorme. Le rapport de force n'est plus celui des années 1930. Mais ce contentieux va s'atténuer, car le véritable enjeu, c'est l'écart de rémunération et l'écart social.
Propos recueillis par Anne Rodier
Parcours
2003 : Cadre du Medef après l'avoir été au CNPF dans différentes fonctions depuis 1969.
2008 : Auteur de La Trahison des économistes, Gallimard, 245 pages, 15,50 euros.
2009 : Economiste indépendant, consultant.
Jean-Luc Gréau : Des barrières douanières pertinentes protègent de la dévalorisation du travail, qui s'est largement répandue avec la globalisation de l'économie. Le poids des pays émergents dans un contexte de libre-échange mondial a été déterminant dans la déflation salariale.
Or, la croissance ne peut pas tenir durablement sur la base d'une sous-rémunération du travail. Le travail, comme le disaient aussi bien John Maynard Keynes, Karl Marx que Joseph Schumpeter, est "le" facteur de production. S'il est sous-rémunéré, la demande ne peut plus apparaître sur le marché.
C'est la raison pour laquelle l'endettement des ménages s'est tant développé aux Etats-Unis, mais aussi au Royaume-Uni, au Pays-Bas, en Espagne, en Hongrie et même en Corée du Sud. Ce qui a créé artificiellement une demande qui, avec la crise financière, a fait long feu.
Le retour de la croissance doit passer par une revalorisation du travail, qu'un système de protections commerciales rendra possible. Des barrières douanières permettraient de contrôler les échanges de marchandises et de services, au niveau continental, en Europe, par exemple, afin de ne faciliter le commerce qu'aux pays dont les conditions sociales voire environnementales sont comparables aux nôtres.
Quand il y a une barrière douanière déterminée en fonction de l'écart de rémunération pour un même type de travail et une même productivité, on limite le dumping social et on soutient la demande interne. Il y a quelques mois, les exportations représentaient encore 45 % du produit intérieur brut (PIB) de la Chine. Pour un pays de plus de 1 milliard d'habitants, c'est tout à fait anormal.
Pourquoi le protectionnisme ne provoquerait-il pas les mêmes effets néfastes que dans les années 1930 ?
A l'époque, les deux tiers du commerce international étaient représentés par les matières premières - énergie, produits agricoles. Depuis, la structure du commerce international s'est inversée : à la fin des "trente glorieuses", les deux tiers du commerce mondial concernaient les produits manufacturés.
La question du protectionnisme ne se pose pas pour la plupart des produits primaires ni pour les biens d'équipement. Les Etats ne vont pas en limiter le négoce, ils en ont tous besoin. En revanche, la protection doit s'appliquer aux produits manufacturés et aux services intellectuels. Il ne s'agit pas d'instaurer un protectionnisme comme celui mis en place dans les années 1930, mais de renforcer sélectivement la protection commerciale à l'aide de nouveaux droits de douane.
Cela ne risque-t-il pas de conduire à un repli sur les territoires nationaux ?
La protection commerciale ne ferme pas les frontières. Elle maintient la libre circulation des investissements productifs - et donc la possibilité de conquérir des parts du marché mondial -, mais aussi celle du savoir et du savoir-faire, qui a permis un rattrapage accéléré dans de nombreux pays.
Cette protection a, en revanche, l'avantage d'empêcher la dévalorisation du travail, de rapprocher la production de marchandises de la demande à l'échelon territorial, et de permettre un meilleur contrôle de la qualité des produits. Nous serons d'autant plus attractifs que nous aurons une protection intelligente.
Comment qualifieriez-vous les plans de sauvetage au secteur automobile, par exemple ?
Ce n'est pas du protectionnisme, ce sont des mesures de sauvegarde, des réflexes de bon sens. Pour toutes les productions que nous savons faire, il ne faut pas encourager les délocalisations. Mais si la croissance ne redémarre pas rapidement, on peut s'attendre, à moyen terme, à des mesures protectionnistes préjudiciables.
Vous faites référence aux récentes mesures de rétorsion américaines ?
Oui. Les récentes hausses de droits de douane décidées par les Etats-Unis à l'encontre des produits européens comme le roquefort, les châtaignes ou autres eaux minérales, c'est du protectionnisme au sens primaire du terme. C'est un acte politique qui doit être contré par le dialogue. Les Américains savent pertinemment que l'Union européenne peut prendre des mesures de rétorsion : elle représente près de 490 millions d'habitants, un PIB supérieur à celui des Etats-Unis, avec un éventail de production et un marché énorme. Le rapport de force n'est plus celui des années 1930. Mais ce contentieux va s'atténuer, car le véritable enjeu, c'est l'écart de rémunération et l'écart social.
Propos recueillis par Anne Rodier
Parcours
2003 : Cadre du Medef après l'avoir été au CNPF dans différentes fonctions depuis 1969.
2008 : Auteur de La Trahison des économistes, Gallimard, 245 pages, 15,50 euros.
2009 : Economiste indépendant, consultant.
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