Réflexions et propositions pour des protections commerciales pour l'Europe
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Le Parti Socialiste et le libre-échange/protectionnisme
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Jacques Sapir, économiste, directeur de recherche à l'EHESS, a souhaité réagir au texte de Philippe Martin paru le 8 janvier dans Libération.
L'article qui suit à été publié par Libération le 10 janvier sous le titre "Les mauvais arguments du libre-échange".
La tribune publiée lundi 8 janvier par Philippe Martin “le protectionnisme masque l’impuissance du politique” soulève chez un économiste conscient des enjeux du débat qui s’engage un profond malaise.
Une partie du malaise tient à la forme même de l’argumentation. Martin récuse les arguments d’Emmanuel Todd et Hakim El Karoui au nom de la science économique, tout en reconnaissant que les travaux actuels interdisent tout jugement normatif en faveur du libre-échange. Quand une discipline voit ainsi se déliter une partie de son argumentaire, elle gagnerait sans doute à écouter des auteurs venant d’autres disciplines toutes aussi légitimes comme la démographie (Todd) ou la géographie (El Karoui).
Mais, le malaise provient aussi du fond de l’argumentation. On trouve dans le texte de Martin une vérité et beaucoup d’hypocrisies. La vérité, que nul ne conteste, est que tous les problèmes de l’économie française ne sont pas réductibles aux seuls effets du libre-échange. Cependant, une fois que l’on a dit cela, on n’a nullement montré que le libre-échange n’était pas un de ces problèmes.
Les hypocrisies viennent ensuite. Martin prétend que l’économie internationale a réalisé sa grande mutation avec l’irruption de nouveaux paradigmes. Ces travaux existent mais force est de contester qu’ils sont absents des outils dont on se sert pour « justifier » les bienfaits du libre-échange. Les modèles LINKAGE (Banque Mondiale) et GTAP utilisés pour évaluer ces effets sont ce que l’on appelle des modèles d’équilibre général calculable. Ils ont donc recours aux hypothèses les plus anciennes et les plus invalidées de la théorie économique, si on en croit justement les travaux récents. Leurs résultats sont plus que sujets à caution ; qu’on en juge :
En 2003, LINKAGE annonçait que les gains du libre-échange s’établiraient à 832 milliards de dollars pour l’ensemble du monde et 539 milliards pour les pays en voie de développement. En 2005, l’estimation était ramenée à respectivement 287 et 90 milliards de dollars. Le modèle GTAP, dont les hypothèses sont nettement plus réalistes est quand à lui passé d’une estimation des gains totaux de 254 à 84 milliards de dollars, et en ce qui concerne les PVD de 108 à 22 milliards. Un autre modèle, estimait suite à une nouvelle révision, que l’application du « cycle de Doha » se solderait par une perte nette pour les PVD dans le domaine agricole.
Il y a beaucoup plus grave. Les partisans du libre-échange nous présentent des résultats qui omettent les « coûts » de la libéralisation. En ce qui concerne les PVD, on sait que l’application des nouveaux accords coûtera 4,4 milliards de dépenses administratives supplémentaires et fera disparaître pour 60 milliards de revenus fiscaux (données de la CNUCED). On objectera que des revenus fiscaux sont un prélèvement et non une création de valeur. Ce à quoi on peut répondre que ce prélèvement est dépensé, et en général dans des activités fortement créatrices de valeur (éducation, recherche, santé).
Dans le cas de la France, une estimation du coût de la libéralisation est aussi possible. Il faut ici ajouter que le problème ne vient pas seulement des pays à bas salaires, mais de pays dont la productivité est aujourd’hui proche de la notre mais qui jouent la carte de la prédation par un « moins disant-moins coûtant » social et écologique. Dans ce cadre, on peut inclure dans les coûts supportés par l’économie française les 25 milliards d’Euros de subventions aux bas salaires (32,5 milliards de dollars) ainsi que les coûts issus du développement des maladies induites par le stress, suite à l’accroissement de la concurrence et de la précarisation des emplois. Ce coût est estimé en France entre 24 et 76 milliards d’Euros. En admettant – par prudence - que les effets de la libéralisation n’expliquent qu’un tiers de ces coûts, nous serions entre 32 et 50 milliards d’euros de coûts annuels.
Mais, cette évaluation n’est qu’une étape. Si ces sommes ne devaient pas être dépensées pour compenser les effets de la libéralisation des échanges, elles pourraient être investies ailleurs, par exemple dans la recherche afin d’accroître la compétitivité de l’économie française. La comparaison est ici accablante. Le gouvernement engage aujourd’hui 2 milliards d’euros dans les pôles de compétitivité…
Ainsi, on considèrerait avec plus de sérieux le discours en faveur du libre-échange si les économistes qui le tiennent avaient l’honnêteté de le fonder sur des modèles autres que ceux qu’ils utilisent – et dont le biais implicite en faveur du libre-échange est flagrant – et s’ils incluaient l’ensemble des coûts (coûts directs et coûts d’opportunité) dans leurs calculs. Ceci est parfaitement faisable. Une première estimation partielle sur l’économie française, faite avec un modèle dit « de croissance endogène » suggère un coût d’opportunité compris entre 1,5% et 2,5% du PIB annuel par année.
La logique du libre-échange est celle de la concurrence établie comme paradigme central, justement ce qui a été récusé par les travaux de Stiglitz et Akerlof. Qu’ils n’en tirent pas toutes les conséquences politiques est leur problème. Les économistes savent, depuis les travaux de Mordecai Ezekiel (1922 et 1937), que si l’ajustement de l’offre et de la demande ne sont pas synchrones, alors la concurrence induit des déséquilibres croissants.
Rejeter l’option protectionniste (qui n’est en rien l’autarcie) au nom du « savoir économique » témoigne soit de l’ignorance, soit de la volonté de tenir un propos avant tout idéologique. Si les partisans du libre-échange veulent convaincre de leur bonne fois, ils doivent d’urgence changer de méthodes et se livrer honnêtement à la prise en compte de tous les coûts, directs et indirects, de la libéralisation. L’article de Philippe Martin, comme ceux qui dans d’autres journaux l’ont précédé montre que nous en sommes hélas encore loin.
La tribune publiée lundi 8 janvier par Philippe Martin “le protectionnisme masque l’impuissance du politique” soulève chez un économiste conscient des enjeux du débat qui s’engage un profond malaise.
Une partie du malaise tient à la forme même de l’argumentation. Martin récuse les arguments d’Emmanuel Todd et Hakim El Karoui au nom de la science économique, tout en reconnaissant que les travaux actuels interdisent tout jugement normatif en faveur du libre-échange. Quand une discipline voit ainsi se déliter une partie de son argumentaire, elle gagnerait sans doute à écouter des auteurs venant d’autres disciplines toutes aussi légitimes comme la démographie (Todd) ou la géographie (El Karoui).
Mais, le malaise provient aussi du fond de l’argumentation. On trouve dans le texte de Martin une vérité et beaucoup d’hypocrisies. La vérité, que nul ne conteste, est que tous les problèmes de l’économie française ne sont pas réductibles aux seuls effets du libre-échange. Cependant, une fois que l’on a dit cela, on n’a nullement montré que le libre-échange n’était pas un de ces problèmes.
Les hypocrisies viennent ensuite. Martin prétend que l’économie internationale a réalisé sa grande mutation avec l’irruption de nouveaux paradigmes. Ces travaux existent mais force est de contester qu’ils sont absents des outils dont on se sert pour « justifier » les bienfaits du libre-échange. Les modèles LINKAGE (Banque Mondiale) et GTAP utilisés pour évaluer ces effets sont ce que l’on appelle des modèles d’équilibre général calculable. Ils ont donc recours aux hypothèses les plus anciennes et les plus invalidées de la théorie économique, si on en croit justement les travaux récents. Leurs résultats sont plus que sujets à caution ; qu’on en juge :
En 2003, LINKAGE annonçait que les gains du libre-échange s’établiraient à 832 milliards de dollars pour l’ensemble du monde et 539 milliards pour les pays en voie de développement. En 2005, l’estimation était ramenée à respectivement 287 et 90 milliards de dollars. Le modèle GTAP, dont les hypothèses sont nettement plus réalistes est quand à lui passé d’une estimation des gains totaux de 254 à 84 milliards de dollars, et en ce qui concerne les PVD de 108 à 22 milliards. Un autre modèle, estimait suite à une nouvelle révision, que l’application du « cycle de Doha » se solderait par une perte nette pour les PVD dans le domaine agricole.
Il y a beaucoup plus grave. Les partisans du libre-échange nous présentent des résultats qui omettent les « coûts » de la libéralisation. En ce qui concerne les PVD, on sait que l’application des nouveaux accords coûtera 4,4 milliards de dépenses administratives supplémentaires et fera disparaître pour 60 milliards de revenus fiscaux (données de la CNUCED). On objectera que des revenus fiscaux sont un prélèvement et non une création de valeur. Ce à quoi on peut répondre que ce prélèvement est dépensé, et en général dans des activités fortement créatrices de valeur (éducation, recherche, santé).
Dans le cas de la France, une estimation du coût de la libéralisation est aussi possible. Il faut ici ajouter que le problème ne vient pas seulement des pays à bas salaires, mais de pays dont la productivité est aujourd’hui proche de la notre mais qui jouent la carte de la prédation par un « moins disant-moins coûtant » social et écologique. Dans ce cadre, on peut inclure dans les coûts supportés par l’économie française les 25 milliards d’Euros de subventions aux bas salaires (32,5 milliards de dollars) ainsi que les coûts issus du développement des maladies induites par le stress, suite à l’accroissement de la concurrence et de la précarisation des emplois. Ce coût est estimé en France entre 24 et 76 milliards d’Euros. En admettant – par prudence - que les effets de la libéralisation n’expliquent qu’un tiers de ces coûts, nous serions entre 32 et 50 milliards d’euros de coûts annuels.
Mais, cette évaluation n’est qu’une étape. Si ces sommes ne devaient pas être dépensées pour compenser les effets de la libéralisation des échanges, elles pourraient être investies ailleurs, par exemple dans la recherche afin d’accroître la compétitivité de l’économie française. La comparaison est ici accablante. Le gouvernement engage aujourd’hui 2 milliards d’euros dans les pôles de compétitivité…
Ainsi, on considèrerait avec plus de sérieux le discours en faveur du libre-échange si les économistes qui le tiennent avaient l’honnêteté de le fonder sur des modèles autres que ceux qu’ils utilisent – et dont le biais implicite en faveur du libre-échange est flagrant – et s’ils incluaient l’ensemble des coûts (coûts directs et coûts d’opportunité) dans leurs calculs. Ceci est parfaitement faisable. Une première estimation partielle sur l’économie française, faite avec un modèle dit « de croissance endogène » suggère un coût d’opportunité compris entre 1,5% et 2,5% du PIB annuel par année.
La logique du libre-échange est celle de la concurrence établie comme paradigme central, justement ce qui a été récusé par les travaux de Stiglitz et Akerlof. Qu’ils n’en tirent pas toutes les conséquences politiques est leur problème. Les économistes savent, depuis les travaux de Mordecai Ezekiel (1922 et 1937), que si l’ajustement de l’offre et de la demande ne sont pas synchrones, alors la concurrence induit des déséquilibres croissants.
Rejeter l’option protectionniste (qui n’est en rien l’autarcie) au nom du « savoir économique » témoigne soit de l’ignorance, soit de la volonté de tenir un propos avant tout idéologique. Si les partisans du libre-échange veulent convaincre de leur bonne fois, ils doivent d’urgence changer de méthodes et se livrer honnêtement à la prise en compte de tous les coûts, directs et indirects, de la libéralisation. L’article de Philippe Martin, comme ceux qui dans d’autres journaux l’ont précédé montre que nous en sommes hélas encore loin.









