Réflexions et propositions pour des protections commerciales pour l'Europe

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Argumentaires

Commentaire de l’article de Pascal Riché (Libération), par Philippe Cohen.
Libération admet que le protectionnisme est une question qui se pose. Pas trop longtemps toutefois, vu la rusticité des contre-arguments développés.


Hourra, c’est officiel, la question protectionniste se pose ! Le Monde nous avait déjà agréablement surpris par la plume d’Alain Faujas, lequel osa (voir Le Monde du 21 décembre 2006) défier, sur son terrain, en lieu et place de sa chronique habituelle, Messire Eric Le Boucher, l’économiste neolibéral officiel du quotidien de l’après-midi. Voici à présent que Libération admet que le protectionnisme n’est plus un gros mot et que ses partisans ne sont plus d’infâmes nationalistes, mais développent des arguments qui méritent d’être entendus.

Entendus d’accord, mais à condition de les retoquer immédiatement ! Et de quelle manière ! Passons sur la vision du protectionnisme d’hier et d’avant-hier, dont Pascal Riché a une vision caricaturale et partielle. Rappelons qu’aucun économiste n’a jamais défendu l’idée d’une économie en autarcie et que l’on peine à en trouver l’occurrence dans l’histoire économique. Même l’URSS a été contrainte à l’échange commercial !

En réalité le monde économique n’est jamais totalement « ouvert » ou « fermé », « libre-échangiste » ou « protectionniste ». Ces catégories n’existent que pour formuler des théories. Ainsi aux Etats-Unis, au Japon, en France ou en Grande Bretagne, de nombreux secteurs d’activité échappent à la loi du libre-échange : l’automobile (que l’on ne peut acheter chez Carrefour ou Wallmart), la pharmacie, le livre, l’industrie culturelle et le transport sous toutes ses formes sont soumis à des règles très strictes. Ces règles sont le produit d’un rapport de forces social ou politique. Prenons l’exemple du livre : le marché et la concurrence existent, mais sont limités à la sphère productive, la distribution devant jouer sur d’autres critères que le prix. A l’époque de la loi sur le prix unique, cela avait inquiété Libération. Vingt-cinq ans plus tard, plus personne ne s’oppose à cette loi protectionniste, qui est même appliquée dans d’autres pays d’Europe !

Par ailleurs, les théoriciens du protectionnisme (comme Friedrich Lizt) ne l’ont jamais prôné comme stratégie définitive mais comme un dispositif de mesures partielles et transitoires, jusqu’à ce que la concurrence puisse s’exercer sur des bases non faussées). La diabolisation dont est victime le protectionnisme depuis la vague neolibérale des années 1980 aboutit à ce spectacle étonnant d’économistes – tels les ineffables pieds nikelés Artus, Cohen et Ferry-Pisany – partant en croisade contre des politiques protectionniste autarciques imaginaires que personne ne propose. Un mot de réglementation et voilà relancée la guerre contre le « rideau de fer » ou « la ligne Maginot ».

Reconnaissons toutefois à Pascal Riché le mérite d’éviter de telles caricatures. Pour autant,sa contre-argumentation est assez faible. On peut la résumer en deux assertions :

1)On ne peut réduire tous nos maux au commerce avec la Chine. Certes mais la référence au modèle chinois doit être compris de façon extensive : ce n’est pas seulement la Chine qui est en cause mais un fonctionnement dans lequel la variable prix – et singulièrement du prix de la main d’œuvre - devient le critère dominant de la concurrence, au détriment de la protection sociale ou de l’avenir de la planète. Quant à la statistique de l’OCDE selon laquelle le taux de pénétration des produits made in China ne serait que de 11% en France, on peut la mettre en doute dès lors que la moitié environ des exportations chinoises sont le fait de sociétés européennes, japonaises ou américaines. En outre, rappelons que, « grâce » à une directive européenne, l’origine de la fabrication n’est plus une mention obligatoire sur les produits de consommation. Quiconque observe avec attention le monde du management sait bien qu’aucun dirigeant de société cotée ne pourrait justifier un investissement industriel dans des pays développés, tant s’est imposée l’idée que la fabrication doit être externalisée si ce n’est de l’entreprise, du moins du continent européen.

Enfin, l’impact de la croissance folle des pays à faible coût de main d’œuvre n’est pas facile à appréhender : on peut toujours chiffrer les délocalisations (et encore avec difficulté), mais comment mesurer les décisions de non-investissement dans la vieille Europe, qui tendent à devenir la norme dans les groupes industriels ? La Chine est aujourd’hui une destination majeure des investissements directs (60 milliards de dollars en 2004). Cette concentration des IDE se fait forcément au détriment de l’investissement industriel dans les pays développés. Les Etats-Unis s’y sont « adaptés » par un déficit budgétaire et commercial colossal. Et les Européens ?

2) Certains pays européens aussi exposés que la France à la concurrence internationale sont sortis du chômage.
L’assertion paraît assurée mais elle n’est pas très renseignée. Quels sont ces pays qui sont « sortis du chômage » ?
La Grande Bretagne et la Hollande ? Les spin doctors du neolibéralisme ont longtemps propagé cette idée. Un examen sommaire de la comptabilité du chômage dans ces deux pays montre que dans les deux cas, les autorités ont « cassé le thermomètre » notamment en créant une catégorie de chômeurs « inaptes au travail » faiblement indemnisés.

Pascal Riché évoquerait-il les bonnes performances actuelles de l’Allemagne ? Outre que le chômage y demeure massif, la meilleure résistance de l’Allemagne à la percée chinoise provient de sa spécialisation (les équipements de production que recherche justement la Chine) et des délocalisations effectuées dans les pays de l’Est par les entreprises allemandes.

S’agirait-il alors de l’Espagne, de la Suède ou du Danemark ? Les bonnes performances de croissance de l’Espagne s’expliquent par le cumul d’un boom immobilier et d’une stratégie fondée sur le tourisme. Un tel modèle ne pourrait être importé en France sans une première phase de montée du chômage due à la fermeture des sites industriels. En outre, serait-il souhaitable ? Voulons nous vraiment que « l’art de vivre » devienne le métier de la France, qu’elle se métamorphose en une aire de repos des guerriers exténués par la mondialisation ?
Reste la Suède et le Danemark, qui, rappelons-le, se situent en dehors de l’euro. La taille modeste de ces pays qui leur impose de construire des économies fondées sur la spécialisation et l’exportation, n’autorise guère de comparaisons fondées.
Pascal Riché juge le livre d’Hakim El-Karaoui irritant et intéressant. Ne voulait-il pas écrire plutôt irritant parce qu’intéressant ?


Rédigé par Philippe Cohen le 28 Décembre 2006 à 15:51 | Permalien | Commentaires (0)
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