Réflexions et propositions pour des protections commerciales pour l'Europe

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Argumentaires

La nécessité d'un protectionnisme européen

Emmanuel Todd explique pour le journal en ligne Mediapart, ce qu'il entend par "protectionnisme européen". Voici les 3 parties consacrées à ce sujet ci-dessous auquel Todd consacre de longs chapitres dans son dernier essai "Après la démocratie"(Gallimard, 2008).



Rédigé par Julien Landfried le 26 Novembre 2008 à 11:27 | Permalien | Commentaires (0)
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Argumentaires

Europe : par quel bout reprendre le chantier ?

Par Bernard Maris (Texte paru sous une forme moins drôle dans le Nouvel Economiste)


Par le petit bout, le tout petit. Faisant partie de ceux qui ont voté oui de l’orée des lèvres, j’ai été très heureux d’apprendre que Monsieur Juppé, partisan du oui, s’avouait finalement heureux que le non fut passé, car « ça permettait enfin de reposer la question de l’Europe. » Bravo, chapeau l’aveu, cinquante après Maurice Faure et la signature du premier traité de Rome, dans les feux mourants de la IVè république ! Enfin, deux générations plus tard, on découvre que l’Europe se fait sans les citoyens, ou plutôt au dessus d’eux, dans des directives qui représentent la majorité du droit imposé à ces mêmes citoyens, sauf que l’Europe ne se fait pas, elle défait, elle détricote : elle défait des histoires industrielles nationales, des monnaies, des cultures, elle détricote ce qui avait constitué cette exception historique appelée « nation ». Et quand elle maintient, quand elle préserve, c’est le pire : une agriculture dévastatrice pour le Nord et pénalisante pour le Sud, subventionnée par la moitié du budget européen qui lui est consacré. L’Europe, c’est celle des paysans croulant sous l’argent public, un peu comme si on disait : « Les Etats-Unis ? Non, c’est pas San Francisco, LA, NYC, la Silicon Valley, les Etats-Unis, c’est le corn belt. » Les Etats-Unis, heureusement pour eux, sont un peu plus que le corn belt.

D’un coté, par une idéologie libérale simpliste qu’on n’osait même plus enseigner dans les années cinquante, au nom de l’imbécile équation « concurrence-efficacité », on donne des coups de pieds dans la fourmilière, de l’autre, par trouille politicienne (largement française d’ailleurs, la France est une pays de milliers de communes rurales, ça compte pour avoir des postes politiques, des places de conseillers généraux qui permettent de briguer le Sénat) on passe la pommade dans le sens des rides. Et on en vient à défendre ces jours ci à Bruxelles la pêche intensive en eaux profondes, ça crée des emplois (oui, pour quelques mois). Cinquante ans que le budget de l’Europe est consacré à l’agriculture, et on voudrait que l’Europe existe ? Mais c’est un miracle qu’elle n’ait pas sombré plus tôt, l’ « Europe » !

Or, si est L’Europe est pratique économique, elle fut d’abord une idée politique. L’idée de Delors, de Schuman, d’Adenauer, de la démocratie chrétienne, plus jamais la guerre. Jacques Delors répétait à qui voulait l’entendre le traumatisme que fut pour lui la débâcle de 40 et la France détruite, à la dérive, proche de la mort. Adenauer évoquait plutôt Berlin rasé. Les grands fondateurs n’avait qu’une volonté (et quel courage quand on y songe !), tendre la main à l’ancien ennemi. Forger le pacte européen sur la volonté de ne plus se détruire. Oublié le Traité de Versailles, la « paix carthaginoise », l’Allemagne « pressée comme un citron jusqu’à ce que les pépins craquent », vive la construction européenne des anciens ennemis : la Belgique, l’Italie, la France, l’Allemagne, auxquels se joignent le Luxembourg et la Hollande.

Au fond, il n’y a que deux réussites en Europe : Erasmus, et l’Euro. Erasmus, l’étudiante qui va de Munich à Barcelone en passant par Paris, c’est l’Europe du bouillonnement de la fin du Moyen âge et de la renaissance, l’Europe des chercheurs, des artistes, des nomades dirait Jacques Attali. Evidemment Erasmus n’est qu’une idée, un début de frémissement, mais un signe heureux du désir d’Europe chez les jeunes. Erasmus dit que l’Europe est possible. Que l’Europe universitaire et que l’Europe de la recherche soient encore dans les limbes depuis cinquante ans de bavasseries sur l’Europe en dit long sur les qualités visionnaires de notre classe politique.

L’Euro maintenant. Contrairement à une idée reçue, l’euro n’est pas une notion économique ou monétaire – oui, bien sûr c’est une notion monétaire ! – mais politique. L’euro fut la grande victoire de Mitterrand négociant avec Kohl : « OK, on vous fout la paix sur la réunification de l’Allemagne, reprenez les prussiens, mais en échange vous abandonnez le mark. » « Quoi ? Le mark ! Cette monnaie hyper solide que nous avons mis tant de temps à fabriquer, qui marque, c’est le cas de le dire, la puissance de l’économie allemande ? Cette monnaie qui vous ruine, vous français, car plus le mark est fort, plus vous payez cher les machines que vous nous achetez ? Cette monnaie qui nous a obligé à construire une « économie-amont », une économie de « price-makers » et non de « price-takers » ? Une économie du cycle vertueux « monnaie forte, croissance forte » ? Pas question ! » « Attention, Kohl, je vais voir les popov, si les popov et les français sont pas d’accord pour le retour des prussiens, ça va être dur, achtung Kohl ! » « Bon. J’accepte. Mais une banque européenne calquée sur la Bundesbank. » « Ca roule ».

Immense succès politique et symbolique de l’euro. Immense. L’une des rares trouilles de Milton Friedman était la naissance de l’euro. La naissance de l’euro posait l’Europe comme puissance.
Malheureusement, la naissance de l’euro s’est accompagné la aussi, d’une forme de gâtisme économique, assez propre à la France, dans la tradition de Pinay. Trichet à la tête de la Banque européenne, c’est une sorte de Super-Pinay, en moins drôle. Pinay avait déjà cassé la croissance industrielle française avec son stupide « plan de stabilisation » dans les années cinquante, à l’époque ou l’industrie français taillait des croupières à sa voisine allemande, et il était normal que Trichet cassât la croissance de la zone euro avec sa doctrine de l’euro fort et de la lutte contre l’inflation qui n’existe pas.

Soumettre la banque centrale européenne au pouvoir politique est bien entendu un acte politique majeur. Depuis Trichet, l’euro a été le cheval de Troie de la mondialisation. La mondialisation ne peut être utilisée à l’avantage de l’Europe, sans une politique active de l’euro (un peu ce qu’on compris les Etats-Unis avec leur dollar, voyez-vous ?)

On dira, oui, mais Airbus, Ariane, beaux succès non ? Mais ce n’est pas l’Europe çà ! c’est la France et l’Allemagne ! Ou plutôt si, c’est l’Europe, la vraie, celle du départ, avec la volonté politique qui pousse. Regardons la débâcle Suez-GDF aujourd’hui ! Qui est capable de construire une Europe de l’énergie ? Personne. Personne, parce qu’il y a vingt cinq européens qui, pour la plupart, n’ont en rien à faire de l’Europe, parce que l’élargissement de l’Europe c’est bien entendu sa dilution dans la mondialisation et l’océan atlantique, ou pacifique, ou plutôt dans une flaque d’eau à Bruxelles ; parce que les hommes politiques, contrairement aux fondateurs, ne savent pas l’Europe qu’ils veulent. Turquie, pas Turquie ? Maghreb ? Tiens, mettons le Maghreb en Europe (DSK) !) Au fait : Europe puissance – auquel cas il faut une véritable politique de défense – ou Europe zone de libre échange (en achetant de préférence américain, d’ailleurs) ? Et le marqueur se place où ? On sait pas. On verra. Revenez dans cinquante ans.
Alors, revenons cinquante ans en arrière.

Le petit bout de la reprise du chantier, c’est le retour à la case départ : la France et l’Allemagne. Et aussi l’Italie et le Benelux, c’est vrai, mais d’abord, la France et l’Allemagne. Le cœur de l’Europe restera l’axe franco-allemand. Que cet axe se brise, et l’Europe est brisée. Les deux modèles sont proches. Les deux nations sont un vieux couple. Si quelque chose peut repartir, c’est de lui. Les deux nations ont dans leur main la zone euro, les « historiques » de l’Europe, plus l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, la Grèce, l’Autriche. L’euro a été un sacrifice essentiel. Après le franc fort, la France a payé très cher cette monnaie forte. De un ou deux points de croissance, et du chômage d’une génération. Seul un nouveau pacte franco-allemand peut relancer l’Europe. Si les Français et les Allemands veulent une Europe puissance, ils l’auront. S’ils se contentent d’une zone de libre échange, qu’ils le disent.

Tags : europe
Rédigé par Bernard Maris le 28 Mars 2007 à 11:57 | Permalien | Commentaires (2)
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Argumentaires

Un défi à «l'intégrisme libre-échangiste»

David Cayla (Paris 1), Bernard Gerbier (Grenoble 2 ), Jean-Luc Gréau, Edouard Husson (Strasbourg), Gérard Lafay (Paris 2), Jacques Sapir (EHESS) s'engagent contre le libre échange.



Rédigé par Hakim El Karoui le 12 Février 2007 à 10:20 | Permalien | Commentaires (3)
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Argumentaires

L'impasse du libre-échange

par David Cayla, article paru dans Parti pris n°30, février 2007


La croissance exponentielle des échanges et la dérégulation du commerce international risquent de coûter très cher aux pays occidentaux et s’avèrent incapables de porter un modèle de développement soutenable pour les pays pauvres.
La nouvelle mondialisation commence au début des années 90, lorsque la croissance du commerce international passe d’un rythme de croissance 50% plus rapide que celle de la moyenne de la production mondiale (taux à peu près constant depuis 1945) à une croissance 130% plus rapide que celle du PIB mondial. On peut s’interroger sur les raisons de ce changement. Certes, la baisse considérable des coûts des transports et le développement des nouvelles technologies de communication y ont certainement contribués. Mais la libéralisation de la finance internationale, la baisse des tarifs douaniers et les plans d’ajustement structurels du FMI l’ont aussi grandement favorisé.

Lire l'article intégral au format PDF ci-dessous.

parti_pris_30.pdf parti-pris-30.pdf  (15.51 Ko)


Rédigé par David Cayla le 6 Février 2007 à 19:26 | Permalien | Commentaires (0)
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Argumentaires

Jacques Sapir répond à la tribune de Philippe Martin parue dans Libération

Jacques Sapir, économiste, directeur de recherche à l'EHESS, a souhaité réagir au texte de Philippe Martin paru le 8 janvier dans Libération.


L'article qui suit à été publié par Libération le 10 janvier sous le titre "Les mauvais arguments du libre-échange".


La tribune publiée lundi 8 janvier par Philippe Martin “le protectionnisme masque l’impuissance du politique” soulève chez un économiste conscient des enjeux du débat qui s’engage un profond malaise.

Une partie du malaise tient à la forme même de l’argumentation. Martin récuse les arguments d’Emmanuel Todd et Hakim El Karoui au nom de la science économique, tout en reconnaissant que les travaux actuels interdisent tout jugement normatif en faveur du libre-échange. Quand une discipline voit ainsi se déliter une partie de son argumentaire, elle gagnerait sans doute à écouter des auteurs venant d’autres disciplines toutes aussi légitimes comme la démographie (Todd) ou la géographie (El Karoui).

Mais, le malaise provient aussi du fond de l’argumentation. On trouve dans le texte de Martin une vérité et beaucoup d’hypocrisies. La vérité, que nul ne conteste, est que tous les problèmes de l’économie française ne sont pas réductibles aux seuls effets du libre-échange. Cependant, une fois que l’on a dit cela, on n’a nullement montré que le libre-échange n’était pas un de ces problèmes.

Les hypocrisies viennent ensuite. Martin prétend que l’économie internationale a réalisé sa grande mutation avec l’irruption de nouveaux paradigmes. Ces travaux existent mais force est de contester qu’ils sont absents des outils dont on se sert pour « justifier » les bienfaits du libre-échange. Les modèles LINKAGE (Banque Mondiale) et GTAP utilisés pour évaluer ces effets sont ce que l’on appelle des modèles d’équilibre général calculable. Ils ont donc recours aux hypothèses les plus anciennes et les plus invalidées de la théorie économique, si on en croit justement les travaux récents. Leurs résultats sont plus que sujets à caution ; qu’on en juge :
En 2003, LINKAGE annonçait que les gains du libre-échange s’établiraient à 832 milliards de dollars pour l’ensemble du monde et 539 milliards pour les pays en voie de développement. En 2005, l’estimation était ramenée à respectivement 287 et 90 milliards de dollars. Le modèle GTAP, dont les hypothèses sont nettement plus réalistes est quand à lui passé d’une estimation des gains totaux de 254 à 84 milliards de dollars, et en ce qui concerne les PVD de 108 à 22 milliards. Un autre modèle, estimait suite à une nouvelle révision, que l’application du « cycle de Doha » se solderait par une perte nette pour les PVD dans le domaine agricole.

Il y a beaucoup plus grave. Les partisans du libre-échange nous présentent des résultats qui omettent les « coûts » de la libéralisation. En ce qui concerne les PVD, on sait que l’application des nouveaux accords coûtera 4,4 milliards de dépenses administratives supplémentaires et fera disparaître pour 60 milliards de revenus fiscaux (données de la CNUCED). On objectera que des revenus fiscaux sont un prélèvement et non une création de valeur. Ce à quoi on peut répondre que ce prélèvement est dépensé, et en général dans des activités fortement créatrices de valeur (éducation, recherche, santé).
Dans le cas de la France, une estimation du coût de la libéralisation est aussi possible. Il faut ici ajouter que le problème ne vient pas seulement des pays à bas salaires, mais de pays dont la productivité est aujourd’hui proche de la notre mais qui jouent la carte de la prédation par un « moins disant-moins coûtant » social et écologique. Dans ce cadre, on peut inclure dans les coûts supportés par l’économie française les 25 milliards d’Euros de subventions aux bas salaires (32,5 milliards de dollars) ainsi que les coûts issus du développement des maladies induites par le stress, suite à l’accroissement de la concurrence et de la précarisation des emplois. Ce coût est estimé en France entre 24 et 76 milliards d’Euros. En admettant – par prudence - que les effets de la libéralisation n’expliquent qu’un tiers de ces coûts, nous serions entre 32 et 50 milliards d’euros de coûts annuels.

Mais, cette évaluation n’est qu’une étape. Si ces sommes ne devaient pas être dépensées pour compenser les effets de la libéralisation des échanges, elles pourraient être investies ailleurs, par exemple dans la recherche afin d’accroître la compétitivité de l’économie française. La comparaison est ici accablante. Le gouvernement engage aujourd’hui 2 milliards d’euros dans les pôles de compétitivité…
Ainsi, on considèrerait avec plus de sérieux le discours en faveur du libre-échange si les économistes qui le tiennent avaient l’honnêteté de le fonder sur des modèles autres que ceux qu’ils utilisent – et dont le biais implicite en faveur du libre-échange est flagrant – et s’ils incluaient l’ensemble des coûts (coûts directs et coûts d’opportunité) dans leurs calculs. Ceci est parfaitement faisable. Une première estimation partielle sur l’économie française, faite avec un modèle dit « de croissance endogène » suggère un coût d’opportunité compris entre 1,5% et 2,5% du PIB annuel par année.

La logique du libre-échange est celle de la concurrence établie comme paradigme central, justement ce qui a été récusé par les travaux de Stiglitz et Akerlof. Qu’ils n’en tirent pas toutes les conséquences politiques est leur problème. Les économistes savent, depuis les travaux de Mordecai Ezekiel (1922 et 1937), que si l’ajustement de l’offre et de la demande ne sont pas synchrones, alors la concurrence induit des déséquilibres croissants.
Rejeter l’option protectionniste (qui n’est en rien l’autarcie) au nom du « savoir économique » témoigne soit de l’ignorance, soit de la volonté de tenir un propos avant tout idéologique. Si les partisans du libre-échange veulent convaincre de leur bonne fois, ils doivent d’urgence changer de méthodes et se livrer honnêtement à la prise en compte de tous les coûts, directs et indirects, de la libéralisation. L’article de Philippe Martin, comme ceux qui dans d’autres journaux l’ont précédé montre que nous en sommes hélas encore loin.

Rédigé par Hakim El Karoui le 8 Janvier 2007 à 16:34 | Permalien | Commentaires (1)
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Argumentaires

Encore un ultime effort pour un débat rationnel !

Commentaire de l’article de Pascal Riché (Libération), par Philippe Cohen.
Libération admet que le protectionnisme est une question qui se pose. Pas trop longtemps toutefois, vu la rusticité des contre-arguments développés.


Hourra, c’est officiel, la question protectionniste se pose ! Le Monde nous avait déjà agréablement surpris par la plume d’Alain Faujas, lequel osa (voir Le Monde du 21 décembre 2006) défier, sur son terrain, en lieu et place de sa chronique habituelle, Messire Eric Le Boucher, l’économiste neolibéral officiel du quotidien de l’après-midi. Voici à présent que Libération admet que le protectionnisme n’est plus un gros mot et que ses partisans ne sont plus d’infâmes nationalistes, mais développent des arguments qui méritent d’être entendus.

Entendus d’accord, mais à condition de les retoquer immédiatement ! Et de quelle manière ! Passons sur la vision du protectionnisme d’hier et d’avant-hier, dont Pascal Riché a une vision caricaturale et partielle. Rappelons qu’aucun économiste n’a jamais défendu l’idée d’une économie en autarcie et que l’on peine à en trouver l’occurrence dans l’histoire économique. Même l’URSS a été contrainte à l’échange commercial !

En réalité le monde économique n’est jamais totalement « ouvert » ou « fermé », « libre-échangiste » ou « protectionniste ». Ces catégories n’existent que pour formuler des théories. Ainsi aux Etats-Unis, au Japon, en France ou en Grande Bretagne, de nombreux secteurs d’activité échappent à la loi du libre-échange : l’automobile (que l’on ne peut acheter chez Carrefour ou Wallmart), la pharmacie, le livre, l’industrie culturelle et le transport sous toutes ses formes sont soumis à des règles très strictes. Ces règles sont le produit d’un rapport de forces social ou politique. Prenons l’exemple du livre : le marché et la concurrence existent, mais sont limités à la sphère productive, la distribution devant jouer sur d’autres critères que le prix. A l’époque de la loi sur le prix unique, cela avait inquiété Libération. Vingt-cinq ans plus tard, plus personne ne s’oppose à cette loi protectionniste, qui est même appliquée dans d’autres pays d’Europe !

Par ailleurs, les théoriciens du protectionnisme (comme Friedrich Lizt) ne l’ont jamais prôné comme stratégie définitive mais comme un dispositif de mesures partielles et transitoires, jusqu’à ce que la concurrence puisse s’exercer sur des bases non faussées). La diabolisation dont est victime le protectionnisme depuis la vague neolibérale des années 1980 aboutit à ce spectacle étonnant d’économistes – tels les ineffables pieds nikelés Artus, Cohen et Ferry-Pisany – partant en croisade contre des politiques protectionniste autarciques imaginaires que personne ne propose. Un mot de réglementation et voilà relancée la guerre contre le « rideau de fer » ou « la ligne Maginot ».

Reconnaissons toutefois à Pascal Riché le mérite d’éviter de telles caricatures. Pour autant,sa contre-argumentation est assez faible. On peut la résumer en deux assertions :

1)On ne peut réduire tous nos maux au commerce avec la Chine. Certes mais la référence au modèle chinois doit être compris de façon extensive : ce n’est pas seulement la Chine qui est en cause mais un fonctionnement dans lequel la variable prix – et singulièrement du prix de la main d’œuvre - devient le critère dominant de la concurrence, au détriment de la protection sociale ou de l’avenir de la planète. Quant à la statistique de l’OCDE selon laquelle le taux de pénétration des produits made in China ne serait que de 11% en France, on peut la mettre en doute dès lors que la moitié environ des exportations chinoises sont le fait de sociétés européennes, japonaises ou américaines. En outre, rappelons que, « grâce » à une directive européenne, l’origine de la fabrication n’est plus une mention obligatoire sur les produits de consommation. Quiconque observe avec attention le monde du management sait bien qu’aucun dirigeant de société cotée ne pourrait justifier un investissement industriel dans des pays développés, tant s’est imposée l’idée que la fabrication doit être externalisée si ce n’est de l’entreprise, du moins du continent européen.

Enfin, l’impact de la croissance folle des pays à faible coût de main d’œuvre n’est pas facile à appréhender : on peut toujours chiffrer les délocalisations (et encore avec difficulté), mais comment mesurer les décisions de non-investissement dans la vieille Europe, qui tendent à devenir la norme dans les groupes industriels ? La Chine est aujourd’hui une destination majeure des investissements directs (60 milliards de dollars en 2004). Cette concentration des IDE se fait forcément au détriment de l’investissement industriel dans les pays développés. Les Etats-Unis s’y sont « adaptés » par un déficit budgétaire et commercial colossal. Et les Européens ?

2) Certains pays européens aussi exposés que la France à la concurrence internationale sont sortis du chômage.
L’assertion paraît assurée mais elle n’est pas très renseignée. Quels sont ces pays qui sont « sortis du chômage » ?
La Grande Bretagne et la Hollande ? Les spin doctors du neolibéralisme ont longtemps propagé cette idée. Un examen sommaire de la comptabilité du chômage dans ces deux pays montre que dans les deux cas, les autorités ont « cassé le thermomètre » notamment en créant une catégorie de chômeurs « inaptes au travail » faiblement indemnisés.

Pascal Riché évoquerait-il les bonnes performances actuelles de l’Allemagne ? Outre que le chômage y demeure massif, la meilleure résistance de l’Allemagne à la percée chinoise provient de sa spécialisation (les équipements de production que recherche justement la Chine) et des délocalisations effectuées dans les pays de l’Est par les entreprises allemandes.

S’agirait-il alors de l’Espagne, de la Suède ou du Danemark ? Les bonnes performances de croissance de l’Espagne s’expliquent par le cumul d’un boom immobilier et d’une stratégie fondée sur le tourisme. Un tel modèle ne pourrait être importé en France sans une première phase de montée du chômage due à la fermeture des sites industriels. En outre, serait-il souhaitable ? Voulons nous vraiment que « l’art de vivre » devienne le métier de la France, qu’elle se métamorphose en une aire de repos des guerriers exténués par la mondialisation ?
Reste la Suède et le Danemark, qui, rappelons-le, se situent en dehors de l’euro. La taille modeste de ces pays qui leur impose de construire des économies fondées sur la spécialisation et l’exportation, n’autorise guère de comparaisons fondées.
Pascal Riché juge le livre d’Hakim El-Karaoui irritant et intéressant. Ne voulait-il pas écrire plutôt irritant parce qu’intéressant ?

Rédigé par Philippe Cohen le 28 Décembre 2006 à 15:51 | Permalien | Commentaires (0)
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Argumentaires

Réponse à Laurence Parisot

La présidente du Medef Laurence Parisot a critiqué mardi le plaidoyer pour un protectionnisme européen de l'historien Emmanuel Todd lors de la Conférence sur les revenus et l'emploi, affirmant qu'ériger des barrières entraîne "toujours des risques d'appauvrissement".
"Emmanuel Todd a évoqué la nécessité d'envisager un protectionnisme européen régulé. Il faut faire très attention", a-t-elle jugé lors de sa conférence de presse mensuelle. "Cela peut atténuer quelques moments difficiles sur le court terme, mais sur le moyen ou long terme ce sont toujours des risques d'appauvrissement", a-t-elle ajouté.
Mme Parisot a déclaré comprendre que "ça puisse être une vision rassurante, qu'on puisse se dire, face à notre difficulté de compétitivité, qu'ériger quelques barrières de plus va nous laisser le temps de souffler". Mais elle a assuré qu'"en histoire économique, il n'y a pas un cas d'une société, d'un pays, d'une civilisation qui a continué à s'enrichir à partir du moment où elle a décidé de se protéger ou de s'hyperprotéger".


Réponse :
Si le libre-échange était si efficace, la croissance économique aurait dû s’accélérer au cours des vingt dernières années, parallèlement aux mesures de libéralisation commerciale. Or les faits sont là : pendant les années 1960 et 1970, quand il existait bien davantage de protections et autres régulations, l’économie mondiale progressait beaucoup plus vite qu’aujourd’hui. Dans ces « temps heureusement révolus », le revenu mondial par tête croissait d’environ 3 % par an, contre seulement 2,3 % au cours des deux dernières décennies. Dans les pays développés, la croissance du revenu par tête a reculé de 3,2 % à 2,2 % de 1960-1980 à 1980-1999, cependant qu’elle chutait de moitié (de 3 % à 1,5 %) dans les pays en développement.
Et, au cours de cette dernière période, sans les fortes performances de la Chine et de l’Inde - deux pays qui n’ont absolument pas suivi les recettes libérales - le taux moyen aurait encore été plus faible.
De plus, ce taux est loin de rendre compte de l’ampleur de la crise qui a frappé de nombreux pays en développement pendant les deux dernières décennies. Pendant ces années, la croissance du revenu par tête a été pratiquement nulle en Amérique latine : 0,6 %, contre 3,1 % de 1960 à 1980. Même dégringolade au Proche-Orient et en Afrique du Nord (- 0,2 % par an) et en Afrique subsaharienne (- 0,7 % par an, contre respectivement 2,5 % et 2 % de 1960 à 1980).

On consultera avec beaucoup d'intérêt l'étude suivante, réalisée par des économistes américains du Center for Economic and Research Policy qui ont distribués 175 pays en cinq groupes selon leur revenu par tête d’habitant au début de chacune des deux périodes : leur objectif est de comparer les pays comparables (il est plus difficile de croître de 3 % quand on est un pays riche que quand on est un pays pauvre). On y constate que les taux de croissance moyens, loin de croître, ont chuté de plus de la moitié. Ils étaient de 2.5 à 3% entre 1960 et 1979, et n’étaient plus que de 0.75 à 1.25% entre 1980 et 2000. Seul le groupe aux revenus par personne les plus bas a enregistré une faible augmentation, de 1.7 à 1.8%, et pourtant ce groupe compte aussi des pays à forte croissance comme la Chine et l’Inde. Les chiffres du Bureau International du Travail (BIT) [3] racontent la même histoire : s’élevant à 3.5% en 1961, le faible taux de croissance mondial a chuté à juste 1.0% en 2003. Mais c’est en Amérique latine que l’évolution négative est la plus dramatique. Entre 1960 et 1979, la croissance s’est élevée à presque 80%. Or, entre 1980 et 2000, cette croissance s’est réduite à 11% seulement.
La seule observation sérieuse que l’on peut faire est donc que l’OMC et la libéralisation du commerce ont été bonnes pour les entreprises. Ce qui ne devrait pas signifier pour autant que ces mêmes entreprises puissent émettre des allégations absurdes quant aux soi-disant avantages de la libéralisation du commerce. Les dirigeants des grandes entreprises transationales devraient d’abord examiner les statistiques et les études existantes. Faute de quoi ils risquent fort de passer pour des manipulateurs, qui n’ont en réalité d’autre but que celui de ne promouvoir que leurs propres intérêts.

The_Scorecard_on_Development.pdf The Scorecard on Development.pdf  (281.1 Ko)


Rédigé par Hakim El Karoui le 21 Décembre 2006 à 12:34 | Permalien | Commentaires (0)
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Réponse au patron de la CGPME qui confond libre échange et mondialisation

Jacques Roubaud, président de la CGPME, a pris le contre-pied de ses troupes après la Conférence sur les salaires où Emmanuel Todd a invité les partenaires sociaux à remettre en cause le libre échange.
Voici une réponse.


Extrait de la dépêche AFP, 14/12 20:09 :
"Le président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CGPME), Jean-François Roubaud, s'est élevé jeudi contre les prises de positions de l'historien Emmanuel Todd en faveur du protectionnisme, estimant qu'il n'était "pas sérieux" de faire de l'Europe "un blockhaus. Se dire: on va faire un blockhaus de l'Europe pour aller contre le reste du monde, excusez-moi, ce n'est pas sérieux", a-t-il dit. La mondialisation, elle est établie, personne n'y peut rien, et il faut qu'on joue avec", lui a indirectement répondu M. Roubaud, pour qui "on peut faire de belles discussions, on peut faire une belle émission de télévision, seulement dans l'entreprise ce n'est pas comme cela que cela se passe: il faut être réaliste, avec les pieds sur le plancher".

M. Roubaud confond plusieurs phénomènes. D'abord, la mondialisation et le libre échange, ce n'est pas pareil. La mondialisation, c'est un processus technique d'élargissement des horizons d'échange et de racourcissement des temporalités. Le libre échange, c'est l'abaissement des barrières douanières. On peut donc très bien accepter la mondialisation et limiter le libre échange.
Ensuite, le "blockhaus" dont parle M. Roubaud ressemble à s'y méprendre à l'Europe des Trente Glorieuses durant lesquelles les droits de douane étaient élevés aux frontières de l'Europe. Enfin, M. Roubaud n'a pas du s'apercevoir que si l'Europe a encore une agriculture, c'est grâce à la PAC et au protectionnisme.
Pour finir, je ne résiste pas à l'envie de raconter une petite anecdote : un député de mes amis, Dominique Dord, député maire d'Annecy, m'a raconté combien il s'était fait acclamer à un congrès de la CGPME de sa région en défendant le protectionnisme. Mais, peut-être faudrait-il que M. Roubaud aille un peu sur le terrain, voir de vrais entrepreneurs, loin de Paris...

Hakim El Karoui

Rédigé par Hakim El Karoui le 14 Décembre 2006 à 20:15 | Permalien | Commentaires (1)
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Emmanuel Todd développe l'idée d'un protectionnisme européen à la conférence sur l'emploi et les revenus

Invité par le premier ministre Dominique de Villepin à s'exprimer dans le cadre de la conférence sur l'emploi et les revenus, Emmanuel Todd a développé l'idée que le protectionnisme à l'échelle européenne est la seule solution cohérente et réaliste à la compression des salaires en Europe et à l'aggravation des inégalités.


Verbatim de l'intervention d'Emmanuel Todd :

Une rupture radicale est nécessaire en ce qui concerne la situation économique en France.

On vit dans une société au bord de l’explosion. Pour un historien, la réalité de la société française, c’est l’élection présidentielle de 2002 avec une extrême droite arrivant au deuxième tour, c’est la crise des banlieues en flammes, c’est la crise du CPE qui a montré une forte résistance des classes moyennes.

Les discusssions que vous allez avoir sont conditionnées, presque prisonnières d’un système économique mondial qui tend de plus en plus à asphyxier la société française et à lancer les partenaires sociaux les uns contre les autres presque à leur insu.

La réalité du cadre économique dans lequel vous allez discuter, c’est le libre-échange. La vérité du libre-échange, c’est que, pas à pas, il a fait revenir le capitalisme à ses défauts du XIXè siècle.

Le capitalisme civilisé d’après-guerre était un capitalisme dans lequel les gens avaient compris la complémentarité des salaires et de la demande. Les entreprises qui laissaient filer les salaires à la hausse avaient compris que les salaires concouraient à la formation d’une demande nationale

Dans une première phase le libre-échange a été une bonne chose. Mais si les entreprises se mettent à produire prioritairement pour les exportations, le lien entre les salaires et la formation de la demande dans l’économie est brisé et le salaire finit par être perçu comme un coût pour l’entreprise.

A l’échelle mondiale, si toutes les entreprises se mettent à considérer le salaire comme un coût pur, vous entrez dans une logique mondiale de déflation et de compression de la demande.

Au stade actuel, et surtout depuis l’émergence de la Chine comme acteur mondial, je crains qu’on ne puisse imaginer une fin à ce processus économique d’ajustement.

L’histoire économique devient un puits sans fond dans lequel tous les acteurs sociaux (entrepreneurs comme salariés et ouvriers) se débattent dans une certaine forme d’asphyxie.

Je suis arrivé à la conclusion, il y a quelques années, que le protectionnisme était la seule conception posssible et, dans un second temps, que la seule bonne échelle d’application du protectionnisme était l’Europe.

La réalité de l’économie actuelle, c’est que le bon niveau d’intégration et de régulation, c’est l’Europe, et je ne vois pas comment on pourrait sortir de ce monde d’asphyxie sans penser un marché européen de 450 millions d’habitants.

Pour se raconter qu’il n’est pas possible d’organiser un monde décent dans un ensemble de 450 millions d’habitants qui contient la plus grande masse d’ouvriers et d’ingénieurs qualifiés de la planète, il faut vraiment être à côté de ses pompes !

Les deux problèmes majeurs auxquels sont confrontés les politiques de ce pays et les syndicalistes sont les suivants :

Le premier problème – je vais apparaître dans mon rôle de chercheur mal élevé - ce sont les économistes en France.
Je crois qu’il faut admettre que statistiquement, qu’il s’agisse des économistes bancaires, universitaires ou de la haute fonction publique, ce sont des gens qui refusent de réféchir à ces questions.

J’ai en tête un papier du Monde signé par trois économistes - que je ne nommerai pas - mais qui dans ma tête sont maintenant les pieds nickelés de l’économie, qui, s’inquiétant d’un début de discussion de la thématique européenne protectionniste, renvoient tout cela dans les cordes en ne parlant que de protectionnisme national, c’est-à-dire en refusant même d’envisager la possibilité d’une réflexion sur ce que pourrait être une économie européenne protégée.

Le second problème, c’est que je pense que la France va être amenée à jouer dans les années qui viennent un rôle très particulier dans la contestation de ce libre-échange et de cette ambiance d’asphyxie qui touche tous les pays européens les uns après les autres.

La réalité du monde économique en Europe, c’est que nous avons une puissance centrale économiquement dominante qui est l’Allemagne, et il est vrai que l’Allemagne est attachée au libre-échange. Dans la phase récente, elle a choisi l’exportation vers le monde plutôt que de se concentrer sur l’organisation de l’espace européen. C’est d’ailleurs ce qui l’a amenée à mettre ses partenaires dans la zone euro en situation difficile dans la période la plus récente, mais je crois que l’un des problèmes que l’on a en France, c’est une certaine névrose allemande des dirigeants français.

Devant cette puissance industrielle allemande, on se dit qu’on ne peut pas négocier et qu’on ne peut rien faire, donc qu’est-ce qu’on fait face à l’Allemagne ? Je dirais : on plie et on ricane. On plie parce qu’on pense qu’on ne pourra pas changer les Allemands et on ricane en disant justement qu’on ne peut pas les changer et qu’ils sont très rigides…

C’est une perspective qui me semble fausse. Il me semble tout à fait possible d’affronter cette question, de commencer à discuter avec l’Allemagne qui souffre aussi avec des taux de chomage élevés, ne trouve pas la solution dans le mondialisation et où la logique de compression salariale est encore plus forte qu’en France.

Je pense qu’il est possible d’expliquer aux Allemands qu’un espace de 450 millions d’habitants, avec des protections commerciales qu’il faudrait définir et sur lesquelles il faudrait travailler, dans lequel on pourrait faire remonter les salaires et donc la demande intérieure, serait un projet tout à fait acceptable et intéressant.

Alors, je sais, on va dire : « l’Allemagne ne peut pas changer ! ». Mais je me souviens de l’époque où on disait « mais jamais l’Allemagne n’abandonnera le droit du sang » : l’Allemagne est passée au droit du sol. Je me souviens aussi de l’époque où on disait « mais jamais l’Allemagne ne sera autre chose que le toutou des Etats-Unis ». Et je me souviens de la guerre d’Irak.

On peut discuter avec les Allemands et on peut les contraindre à prendre leurs responsabilités dans une organisation économique nouvelle de l’Europe et, de ce point de vue, on peut tout à fait imaginer un redémarrage d’un partenariat franco-allemand avec, pour la spécialisation internationale de la France, en faisant un mauvais pastiche de Ricardo, l’esprit de révolte et de contestation, et pour l’Allemagne plutôt l’esprit d’organisation.

Ce qui est sûr c'est qu’il est possible de concevoir une Europe dans laquelle, avec une protection des frontières, on pourrait réconcilier les Européens de l’Ouest et les Européens de l’Est ; comprendre la complémentarité des intérêts économiques français, allemands et polonais ; et en national, un monde de protection dans lequel les groupes sociaux et les catégories économiques ne seraient plus nécessairement lancés les unes contre les autres.

Dans un monde protégé à l’extérieur, on arrêterait d’essayer de lancer les gens du secteur privé contre les gens du secteur public. On arrêterait de lancer les Français d’origine lointaine contre les immigrés ou contre les Français d’origine récente.

Ce projet serait un monde dans lequel, bien entendu, les représentants du monde des salariés et les représentants du patronat pourraient continuer à négocier durement et à s’affronter sur toutes sortes de problèmes, mais dans un contexte où le résultat des négociations serait une remontée des salaires pour le côté syndical et, du côté du patronat, le retour à un univers où l’on pourrait avoir plus de souplesse et moins de rigidités.

source : Marianne2007.info

Tags : emmanuel todd
Rédigé par le 14 Décembre 2006 à 12:27 | Permalien | Commentaires (0)
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Argumentaires

La réalité économique plaide pour l'instauration d'une préférence commerciale européenne

Par Edouard Husson, spécialiste de l'Allemagne, tribune parue sur le journal en ligne Marianne2007.info, le 9 octobre 2006

Une des questions centrales pour la France est celle de la régulation du commerce international. Sera-t-elle seulement abordée de front lors de la campagne pour l'élection présidentielle? Les candidats seront vraisemblablement freinés par la nécessité de maintenir une bonne entente avec l'Allemagne. Or, l'Allemagne, c'est bien connu, est libre-échangiste.


Pourtant, que les candidats à l'élection présidentielle se rassurent. Lorsque les membres du gouvernement allemand ou les responsables des entreprises allemandes nous vantent les vertus de la mondialisation, ils récitent un couplet idéologique qui n'a rien à voir avec la réalité. Car, contrairement à la vulgate, la République Fédérale continue à exporter pour les trois quarts vers l’ensemble de l’Europe et à importer pour plus des deux tiers de ce même continent.

Regardons d’abord la répartition des exportations par pays ou par grandes zones. La zone euro permet à l’Allemagne de réaliser environ 43% du produit de ses exportations ; l’Union Européenne 62% et l’Europe 75% ! La Grande-Bretagne représente environ 7% du produit des exportations allemandes, performance située entre les Etats-Unis (9%) et le Japon (5%). Pour l’instant, la Chine absorbe autant d’exportations allemandes que la Pologne et quatre fois moins environ que la France. La France reste le premier partenaire de l'Allemagne, absorbant 10 % des exportations allemandes.

La situation est identique pour les importations. L’Allemagne se fournit pour 40% dans la zone euro ; pour 58% dans l’Union européenne et 70% sur l’ensemble du continent européen. Onzième pays importateur de produits « made in Germany », la Chine est le quatrième fournisseur de l’Allemagne, quasiment à égalité avec les Etats-Unis (respectivement 6,3 et 6,5% des importations allemandes). La France et les Pays-Bas fournissent chacun presque 9% des exportations allemandes. Malgré une croissance relativement faible, ces dernières années, par rapport au reste du monde, la zone euro représente donc, à elle seule, 40% du commerce extérieur allemand. Le Marché Commun des Pères fondateurs continue à absorber 29% des exportations allemandes et à fournir 29% des importations allemandes ! A l’inverse, la Chine, ne fournit pour l’instant que 6,3% des importations allemandes et n’absorbe que 2,5% des exportations de la République Fédérale. Combien de temps faudrait-il pour faire de la Chine un partenaire commercial aussi intéressant pour l’Allemagne que la « vieille Europe » ? Ajoutons que, bien évidemment, la substitution d’un pays comme la Chine aux grands partenaires commerciaux actuels de l’Allemagne, qui se trouvent en Europe, signifierait la destruction de l’environnement économique historique de l’Allemagne.

Devant la faiblesse de la croissance de ses principaux partenaires et la stagnation en Allemagne même, les organisations patronales allemandes misent sur la conquête de nouveaux marchés à l’exportation : Europe de l’Est, Chine, Inde, Amérique latine, Asie centrale, Moyen-Orient. Elles militent pour la poursuite de l’instauration d’un libre-échange absolu, sont disposées à sacrifier l’agriculture européenne en échange de l’accès libre au marché industriel et des services dans les pays en développement. Sauf en ce qui concerne l’Europe de l’Est, il s’agit d’un mauvais calcul. Les pays en développement n’améliorent qu’à la marge les chiffres des exportations allemandes.

La Chine ou l’Inde sont des marchés problématiques car ils sont plus intéressés par la délocalisation des emplois européens à leur profit que par l’augmentation des importations qu’ils effectueraient en provenance de l’Europe : les gains qu’ils procurent à l’Allemagne sont provisoires (comparés à la dynamique de croissance de la Communauté puis de l’Union européenne sur cinq décennies) puisque ces pays ont vocation à s’insérer dans des zones commerciales régionales asiatiques. Un jour, les transferts de technologie leur permettront de se passer d’importer leurs machines-outils ou leurs voitures d’Allemagne. Si l’on ajoute la prise en compte des incertitudes qui pèsent sur l’avenir de la consommation aux Etats-Unis (pays dont la RFA est devenue beaucoup plus dépendante dans les années 1990), il serait beaucoup plus utile à l’Allemagne de réfléchir aux moyens de relancer la croissance chez elle et chez ses principaux partenaires commerciaux.

L'avenir n'est ni au libre-échange intégral ni au protectionnisme national - même si, en dernier ressort, un pays comme la France doit garder les instruments de protection nécessaires en cas de crise. L'avenir est à la régionalisation du libre-échange, c'est-à-dire à la constitution de plusieurs unions douanières à travers le monde, sur le modèle du Marché Commun première manière. Mondialistes dans les mots, les Allemands, de fait, commercent essentiellement avec la grande Europe. C'est donc à l'organisation de celle-ci qu'il faudra réfléchir. Mais toute politique européenne digne de ce nom devra commencer par reconnaître la nécessité de garantir le continent contre l'utopie d'un libre-échange mondial. Ce dernier est impossible à réaliser dans une économie mondiale où les Etats-Unis vivent au crédit des autres grâce au rôle de monnaie-étalon du dollar et où la Chine ou l'Inde cassent les prix sans concurrence possible sur le marché du travail.

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Edouard Husson a récemment publié Une autre Allemagne, Gallimard, 2005

Rédigé par Edouard Husson le 9 Octobre 2006 à 01:17 | Permalien | Commentaires (0)
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